Fin des famines et croissance de l’individualisme

Fin des famines et croissance de l’individualisme

La société dans laquelle sont nés les baby-boomers ne ressemble en fait guère à celle d’aujourd’hui. Depuis les débuts de l’humanité, les sociétés étaient confrontées au manque face aux besoins essentiels. François Perroux, porté par une vision humaniste, a cherché comment répondre aux besoins. Il a donné cette fonction à la production. Nous savons que Perroux n’aimait pas Marx, pourtant il lui a emprunté quelques-unes de ses idées majeures sur la société. L’idée clé de Marx, c’est que la richesse nait du travail des humains. PROTAGORAS avait dit en son temps que « l’homme est la mesure de toute chose », mais c’est Marx qui fait le lien entre temps de travail humain et richesse. Le prix des choses selon Marx peut, une fois les marges commerciales déduites, se réduire à deux choses, l’argent payé au salarié, et la plus-value arrachée par le patron capitaliste à ce même salarié. L’un comme l’autre cherche à sortir le monde du manque. Ils ont cherché comment produire ce que les hommes vont vouloir acheter en premier, ce dont ils ont besoin. Si les producteurs jouent un rôle aussi essentiel, il est normal que ces producteurs y trouvent leur compte. Cela passe non seulement par le matériel, mais aussi par le social. Perroux l’humaniste et Marx le révolutionnaire vont se rejoindre en misant sur l’émancipation humaine à travers le collectif de travail. Pour Marx, c’est en constituant un grand collectif que les producteurs vont prendre la place des capitalistes. Pour Perroux, la solidarité entre producteur devient ce qui donne sens à la vie sociale.

Sortir le monde du manque, cela veut dire d’abord venir à bout des famines qui se sont produites çà et là, depuis les débuts de l’humanité. Perroux avait compris que la charité chrétienne ne suffirait pas, il faudrait réorganiser l’activité productive. Du côté des marxistes, la CGT, longtemps premier syndicat ouvrier français, s’est donnée une belle devise : « De chacun ses moyens, à chacun selon ses besoins », l’affirmation que le syndicat était prêt à pousser les syndiqués à travailler pour peu qu’on assure les besoins essentiels de tous.

Le rêve du collectif de travail se concevait très bien chez les salariés en lutte contre l’exploitation capitaliste : le collectif existe dans la manière dont il réagit aux ordres et aux règles que la hiérarchie tente de lui imposer. Si on remplaçait le patron par le parti, on avait l’espoir que cesseraient à la fois exploitation et aliénation capitalistes, et que les prolétaires salariés deviendraient maîtres de leur destin. Du côté humaniste chrétien, on ne voyait pas la nécessité de supprimer quelque catégorie sociale que ce soit : on imaginait que les travailleurs salariés pouvaient prendre eux-mêmes en charge l’organisation et les objectifs de leur travail. Pour ces derniers, le collectif soumis devenait un collectif créateur et maître de son destin. Dans les deux cas, il s’agissait de changer la société à partir du travail.

La génération dont je fais partie, les « baby-boomers » comme on nous appelle en France, avons réellement tenté de réaliser les objectifs de Marx, ou ceux de l’humanisme chrétien, ou des deux à la fois. De fait, nous sommes arrivés à des résultats impressionnants. Nous sommes venus à bout du manque. Aidé des progrès des sciences que ce soit dans l’ingénierie, l’organisation ou la médecine, nous avons trouvé le moyen de produire en quantité suffisante tout ce dont l’humanité avait besoin pour se nourrir. Nous sommes la génération qui avons vu les famines disparaître, pour peu que les conflits humains laissent libres l’accès aux lieux de famine. Nous sommes la génération, et il n’y en a pas d’autre dans l’histoire de l’humanité, qui avons vécu plus que le doublement et de l’espérance de vie et du nombre d’individus de l’humanité tout entière. Néanmoins, nous avons été largement déçus par les essais de mise en œuvre d’une société idéale sous la tutelle d’un parti unique, fût-il léniniste. Du côté humaniste, force est de dire que les utopies de société organisée autour de collectifs de producteurs autogérés sont loin d’avoir été réalisées.

Que s’est-il passé ? Nous sommes venus à bout du manque dans la production de besoins essentiels. Aujourd’hui, on peut vivre toute une vie sans dominer d’autres humains et sans produire de richesse au sens marxiste. Les niveaux de réponses aux besoins, objectifs des humanistes chrétiens dont faisait partie Perroux, sont donc atteints. Attention, la situation alimentaire mondiale n’est pas bonne, elle est simplement meilleure qu’autrefois car nous sommes parvenus à être en mesure de produire suffisamment de nourriture pour toute la population mondiale, et que nous sommes également capables d’apporter cette nourriture là où elle manque. Depuis un certain temps déjà, nous avons mis au point des produits alimentaires, peu coûteux, avec de bons apports nutritionnels et faciles à transporter. Le monde d’aujourd’hui ne ressemble donc en rien à celui dans lequel je suis né. Et pour autant, les nouvelles générations n’ont pas l’air satisfaites. Qu’avons-nous raté ? Ou plutôt, que reste-t-il à faire ?

Répondre aux besoins n’a pas permis la constitution d’un collectif humain universel comme le prédisait Marx. Cela n’a pas non plus facilité le fonctionnement de collectifs de travail formels (syndicats, partis, mouvements sociaux) ou informels (groupes de travailleurs autogérant leur production à la base). Au contraire, la fin des famines semble favoriser l’individualisme. Face au manque, s’associer paraît une démarche intéressante. Face à l’abondance, à quoi bon entretenir des relations compliquées avec d’autres humains. Pourquoi travailler quand des machines peuvent le faire à votre place grâce à l’automation ? Notez que moi je préfère le mot automation à celui trop galvaudé d’Intelligence artificielle, dont pourtant je parlais déjà en 1993[1]. Les machines n’ont cessé d’augmenter la puissance de l’humain tout au long de l’histoire de l’humanité. Elles peuvent faire plus encore, elles peuvent faire mieux. Mais elles ne sont pas nous, c’est-à-dire qu’elles risquent de ne pas faire ce que nous voulons. Lorsqu’elles nous obéissent, elles décuplent nos capacités, mais lorsque nous en perdons le contrôle, elles n’améliorent pas la situation. L’automatisme n’est jamais intelligent au sens humain, l’intelligence est la manière par laquelle l’humain appréhende la réalité et s’efforce de la maîtriser. Un automatisme ne vise rien, il ne cherche pas à dominer la matière, il fonctionne selon la manière dont on l’a construit.

Ce qu’avaient oublié de voir Marx et Perroux, c’est que la majeure partie du travail n’a jamais été salariée. C’était une utopie que de voir l’essentiel du travail fait par des salariés. L’essentiel du travail productif de valeur est domestique, il constitue à s’occuper de soi-même et des siens. On peut salarier ce travail mais la rentabilité n’est ici pas assurée. Je m’habille et me lave moi-même, cela veut dire que je fais des économies considérables avec le fait de me faire habiller et laver par des tierces personnes salariées. La nourriture a majoritairement été l’histoire des femmes, et vous serez peut-être étonnés de l’apprendre, peu de monde en avaient conscience. C’est encore le cas aujourd’hui sur une large portion de notre planète. Voici un dialogue entre un jeune sub-saharien arrivé illégalement en France et une bénévole qui l’accueille dans une association lyonnaise. L’accueillante : « Que fait ta mère ? »

Le jeune : « elle ne travaille pas. »

A : « Elle reste dans son fauteuil toute la journée ? »

J : « Non, elle fait le ménage et elle fait à manger pour nous »

A : « Avec quoi fait-elle à manger ? »

J : « Avec des légumes qu’elle fait pousser dans notre champ »

A : « Et avec le surplus des légumes que fait-elle ? »

J : « Elle va les vendre au marché, cela fait l’argent pour nous »[2].

Pour ce jeune, comme pour la plupart des hommes subsahariens, le travail est une affaire d’hommes. Ces derniers sont considérés comme ayant un travail ou étant chômeurs. Les femmes sont mises hors-jeu. Ce discours est complètement sidérant, mais il était pour moi habituel au tout début de mon existence. Apparemment, il n’est pas toujours aisé de reconnaître d’où vient le travail créateur de vraie richesse. 

L’augmentation de la productivité permet de résoudre la question des besoins élémentaires. Le travail permet de dépasser la satisfaction des besoins élémentaires et donc d’accéder à des envies autres. Si nous nous satisfaisons des besoins élémentaires, et que, de surcroît, nous pouvons le faire de plus en plus vite, alors nous pouvons le faire pour tous les humains qu’ils travaillent ou non. Et c’est bien ce que nous nous sommes attelés à faire, les humanistes, comme les communistes. Et on le voit, il faut de moins en moins de travail humain pour y parvenir. Donc l’option de ne pas travailler devient plus acceptable, et pour les personnes concernées et pour les pouvoirs publics. Et de ce fait, on voit de plus en plus de monde envisager de pas ou peu travailler que ce soit dans les pays occidentaux, mais aussi en Chine, où le pouvoir a beau prétendre valoriser le travail humain, il se retrouve face à de plus en plus de jeunes qui devant les emplois proposés, préfèrent rester chez eux. Les famines sont créées par les guerres, non par le manque de nourriture. Alors pourquoi encore travailler ?

Je vois à cela deux raisons, l’une serait de donner un sens à sa vie : « Je travaille car cela me rattache au monde et m’y donne une place utile ». L’autre raison, assez commune, consiste à gagner de l’argent pour satisfaire des envies. Nous avons quitté la société des besoins pour celle des envies.

S’il est possible de venir à bout des besoins, il est impossible de répondre à toutes les envies. La non-réponse au besoin fait naître la conscience du manque. La non-réponse à l’envie fait naître l’insatisfaction. L’insatisfaction peut être un moteur de changement, en vue d’une amélioration, en vue de plus de justice. Elle permet plus difficilement la constitution de collectifs. Les collectifs ont besoin d’un rêve commun, d’une utopie ou d’une transcendance collective pour se maintenir. Et c’est bien le problème. Le manque constituait un objectif collectif évident à tous. Il réunissait les pauvres et les travailleurs. Les envies séparent entre groupes qui veulent ceci, groupes qui pensent cela. Le rêve d’un âge d’or où la société répondrait aux besoins réunissait. L’idée d’envie sépare. L’envie étymologiquement est synonyme de jalousie : « J’ai envie de ce qu’un autre a ». Le besoin réunit car tout le monde a les mêmes besoins.

Revenons à nous les boomers, nous avons cru aller dans le sens d’un progrès continu. Et ma génération a certainement fait faire un bond qualitatif et quantitatif à l’humanité. Un bond que nulle autre avant nous, et probablement nulle autre après nous ne pourra faire. Durant le laps de ma vie, l’humanité a largement plus que doublé en nombre, et elle a largement doublé son espérance de vie. Nous avions l’impression d’un progrès vers la paix et le bonheur. Heureusement ou malheureusement, il n’en est rien. Il reste des choses à faire et à inventer par les générations qui nous suivent. Nos enfants et nos petits-enfants (parce que nous en avons aussi fait beaucoup) auront à résoudre des problèmes que nous n’avions pas prévus.

Le premier problème sociétal actuel est donc devenu l’expansion de l’individualisme, c’est-à-dire la diminution du besoin d’État, du besoin de solidarité. Or notre monde ne saurait fonctionner si chacun n’agissait que dans son intérêt propre. Il faudra bien, toujours, des gens qui se proposent de donner un sens à leur vie en la consacrant à l’amélioration de la vie des autres. De ce point de vue, la baisse des financements des ONG humanitaires constitue à la fois une alerte et un scandale. Oui, nous sommes devenus capables de satisfaire les besoins essentiels de l’humanité, encore faut-il permettre l’existence d’une société qui le permette.

« Nous aurons du pain, doré comme les filles

Sous les soleils d’or

Nous aurons du vin, de celui qui pétille,

Même quand il dort.

Notre sang coulera dedans nos veines blanches

Et le plus souvent lundi sera dimanche

Mais notre age alors

Sera l’age d’or …»

Léo Ferré, « L’age d’or » 1966

Jean Ruffier


[1] J. RUFFIER (sous la direction de) (1993) avec ALTER, ARVANITIS, CHARRON, HATCHUEL, PAVE, POITOU, et WEIL, L’Intelligence Artificielle, A propos de l’Expert et le Système LES CAHIERS DU GRECO, N° 8, septembre, Lyon.

[2] Il s’agit d’un jeune guinéen interrogé par Suzon Bosse-Platière, alors accueillante au sein de l’AMIE à Lyon.

Jean Ruffier

Picto

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