Aide à l’organisation d’un colloque à Canton sur l’Intelligence Artificielle

A la demande de collègues chinois, TANG Ziyuan et moi-même avons aidé l’Université technologique du sud de la Chine à organiser un colloque sur l’Intelligence Artificielle. Compte-tenu du contexte chinois, nous sommes intervenus au nom de l’Association Internationale des Sociologues de Langue Française, et non d’USF.

La demande était surprenante, l’université cantonaise est connue depuis longtemps. Elle est très axée sur l’ingénierie numérique et donc maintenant sur l’intelligence artificielle. L’IPP, laboratoire d’où vient la demande, est un centre de recherches en sciences économiques et sociales. L’IPP a un peu de mal à exister face aux écoles d’ingénieurs qui dominent l’Université. Ce centre de recherche comporte 32 membres dont un conseiller du premier secrétaire du parti à Pékin, deux ou trois administratifs et, un cuisinier. Il vit principalement sur les dotations de deux sponsors. Le premier est une entreprise automobile qui occupe, dans l’Université, les trois quarts de l’immeuble où l’IPP est logé, l’autre, la municipalité de Nansha, au sud de Canton. On sait, qu’actuellement, les municipalités ont généralement de grosses difficultés financières : Nansha ne fait pas exception et a plusieurs annuités de retard dans le paiement de la subvention IPP. J’ai par ailleurs annoncé que l’AISLF ne participait pas au financement des colloques qu’elle co-organise. Donc, les organisateurs sont contraints à chercher des financements ailleurs. Le laboratoire s’est donc tourné vers l’école d’administration publique (EAP), à dominante aussi économique, juridique et sociale.

Nous comprenons assez rapidement que nous servirons de paratonnerre dans le cas où le choix de thèmes ou d’intervenants poseraient problème. Les décideurs locaux pourraient alors se défausser sur nous. Il y a eu ses dernières années une fermeture des liens amicaux avec les étrangers. Les risques d’espionnage sont bien identifiés, mais s’y ajoute une espèce de paranoïa croissante sur les risques à subir des influences occidentales. Et la coupure de trois ans, liée à une politique anti-covid particulièrement longue et dure dans ce pays a fait perdre l’habitude de discuter librement avec des étrangers sur les rapports sociaux dans les entreprises et les administrations.

Le choix du thème est arrêté sur : « Décisions humaines et intelligence artificielle : choix et gouvernance ». La date est fixée les 28 et 29 mars 2025. Ce rendez-vous académique entend non seulement renforcer la coopération scientifique entre la Chine et le monde francophone, mais aussi contribuer au développement responsable des technologies d’IA et à leur gouvernance mondiale.

Nous mettons beaucoup de temps à comprendre les problèmes avec lesquels se débat la partie chinoise. En effet, par perte d’habitude d’organisation d’événements internationaux, ou par souci d’éviter les ennuis, la partie chinoise a un peu confondu l’organisation d’un colloque avec une démarche de demande d’autorisations administratives. Chaque administration avait tendance à donner ses conditions, lesquelles comprendront souvent une nécessité de remonter à un étage supérieur. Les organisateurs ont ainsi régulièrement modifié des décisions qui semblaient déjà prises. Dans l’ordre d’apparition ces prises de décisions ont été celles des directions de l’IPP et de l’école d’administration publique, le comité du parti de l’université, la commission technologique de la municipalité de Canton devenue sponsor, puis, le ministère de l’éducation à Pékin. Le trésorier de l’université n’acceptera d’acheter les billets des invités étrangers qu’une quinzaine de jours avant le colloque, et la décision finale de lancement du colloque ne sera confirmée qu’à l’avant-veille du colloque, alors que la majorité des participants francophones étaient déjà arrivés. Enfin, personne ne voulant être soupçonné de sympathies étrangères, la recherche des étrangers nous sera entièrement déléguée. Tous les candidats retenus par nous seront acceptés, sauf celle d’un malgache qui n’avait pas cru bon de supprimer un paragraphe de défense de la liberté de pensée dans sa conclusion.

Finalement, notre action obligera les décideurs chinois à permettre un certain niveau de discussion entre chercheurs chinois et chercheurs étrangers. Les exposés français d’introduction cadreront le colloque, ils seront explicites sur les risques géopolitiques que fait courir au monde la course à l’intelligence artificielle. Mais aussi, ils souligneront la difficulté évidente qu’il y a à introduire de tels outils sans discussions avec ceux qui sont sensés les utiliser. Ces exposés feront tilt avec un certain nombre d’exposants chinois. L’un d’eux, après avoir parlé du soutien fort politique aux applications de l’IA dans les administrations chinoises, mentionnera de très sérieuses difficultés de mise en œuvre efficace. Un autre après avoir glorifié la flexibilité de l’outil se demandera si « pour servir le peuple » en utilisant l’IA, il ne conviendrait pas de demander aux utilisateurs ce qu’ils en pensent.

Le contexte actuel s’est avéré très contraignant pour les participants étrangers. Ils n’ont jamais réussi à avoir des a parte avec les collègues chinois, ni de les rencontrer en dehors du colloque. Actuellement, les intellectuels chinois ont très peur qu’on les accuse de sympathie avec l’étranger quelque qu’il soit. Mais le colloque s’est terminé sur l’impression d’une forte volonté de continuer à travailler ensemble de la part de la plupart des collègues chinois. Et surtout, les utilisateurs se sont trouvés politiquement soutenus du fait d’un article présentant le colloque en première page de « Clarté » quotidien national du parti centré sur la culture.

Reste à voir s’il y aura des suites. Depuis notre retour, aucun message ne nous est parvenu en provenance de Chine. Mais à tout le moins ce colloque aura montré à nos collègues chinois que, côté étranger, la porte reste ouverte pour des échanges intellectuels. Et cela déjà justifie nos efforts.

Jean Ruffier