Point de Szilard et subventions universitaires

Originellement le point de Szilard[1] désigne un concept de physique nucléaire proposé par Leó Szilárd : c’est le seuil critique à partir duquel une réaction en chaîne devient auto‑entretenue dans un matériau fissile. Le « point de Szilard » appliqué aux subventions n’a rien à voir avec la physique nucléaire : c’est une métaphore utilisée en économie publique et en sociologie administrative : elle désigne le seuil à partir duquel un dispositif de financement devient auto-entretenu, non plus par sa pertinence, mais par la logique bureaucratique, les incitations financières et les effets de structure.

Dans le contexte des subventions, le point de Szilard est le moment où un programme commence à générer ses propres justifications, ses propres bénéficiaires, et ses propres relais institutionnels, de sorte qu’il devient très difficile à arrêter, même si son efficacité réelle est discutable.

En définitive, le point Szilard fait référence au seuil critique dans les systèmes de financement de la recherche scientifique où l’ensemble des ressources — comme le temps, le personnel et les coûts administratifs — consacrées à la préparation, à la soumission et à la compétition pour les subventions égale ou dépasse la valeur totale des subventions elles-mêmes attribuées, entraînant une perte nette d’efforts scientifiques productifs.

Issu de la nouvelle satirique de Leo Szilard, « The Mark Gable Foundation », dans laquelle un industriel philanthrope fictif conçoit un mécanisme de subvention explicitement pour ralentir le progrès scientifique en détournant le temps des chercheurs vers des applications bureaucratiques plutôt que la découverte ; le concept critique les environnements de financement hyper-compétitifs qui privilégient la rédaction de propositions au détriment de l’expérimentation.

Dans les analyses contemporaines, on observe que les observations empiriques de rendements décroissants dans les taux de succès des subventions — souvent inférieurs à 10-20 % dans les principales agences — où les scientifiques rapportent passer jusqu’à 20-40 % de leur temps sur les demandes.

Les conséquences sont les suivantes :

1. Auto‑perpétuation des dispositifs. Une fois ce seuil franchi, les acteurs financés deviennent dépendants de la subvention, ils produisent des rapports, évaluations, projets qui justifient la poursuite du financement, les administrations ont intérêt à maintenir le programme pour préserver leur périmètre. Le dispositif devient structurel, même si son impact réel est faible.

2. Effet de verrouillage institutionnel. Car les subventions créent : des emplois, des structures, des réseaux d’acteurs et des habitudes administratives. Dès lors, arrêter le programme devient politiquement et socialement coûteux.

3. Inflation des demandes. Une fois le point de Szilard atteint, les bénéficiaires produisent toujours plus de demandes, les administrations créent de nouveaux critères, de nouvelles procédures, de nouveaux appels à projets, le système se complexifie et se renforce.

4. Difficulté d’évaluation. Les dispositifs deviennent difficiles à auditer objectivement, protégés par les acteurs qui en dépendent, politiquement sensibles (emplois, territoires, associations). Ainsi, le programme de financement continue même si les résultats sont médiocres.

5. Risque de déconnexion avec les besoins réels. Le financement peut finir par soutenir des structures qui existent pour la subvention, plutôt que des projets répondant à un besoin social réel. A titre d’exemple, on mentionnera la création d’agences dédiées aux demandes subventions, lesquelles se font payer grassement. On a même vu dans des entreprises privées, des personnes chargées de l’ « ingénierie des subventions » dont le rôle était de détecter les subventions susceptibles d’aider l’entreprises : bref, un centre de profit bien particulier !

A titre d’exemple, examinons rapidement les aides aux universités américaines via les prêts étudiants. Le système de prêts garantis par l’État encourage les universités à augmenter leurs frais, crée une dépendance des étudiants aux prêts et rend toute réforme structurelle extrêmement difficile. Dès lors, le financement nourrit la hausse des coûts, qui justifie le financement.

Comme on le voit, des procédures de créations de subventions mal pensées génèrent des cercles vicieux dont il est très difficile de sortir.

Et alors ?

Concrètement, chaque directeur de laboratoire doit s’interroger avant de rédiger ou de faire rédiger un dossier de demande de subvention de recherche, entre les coûts engendrés par la rédaction et le rendement escompté. Pour cette raison, plusieurs directeurs de laboratoire nous ont affirmés qu’ils ne déposaient plus de telles demandes au niveau européen car la concurrence est trop rude et les résultats aléatoires.

Comme on dit, le jeu en vaut-il la chandelle ?

Que faire ? De nombreuses universités sollicitent USF pour les aider à rédiger des demandes de subvention et nous sommes réticents pour trois raisons, l’une, pour le temps de rédaction, deux, pour le faible taux de succès et, trois, comme le résultat est généralement négatif, pour une perte de confiance entre l’université demandeuse et USF.


[1] https://en.wikipedia.org/wiki/Szilard_point

Robert Laurini

Rédacteur-en-chef Professeur émérite en informatique
Picto

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